
C’est un quartier calme, du
moins en apparence. Car ici, l’apparence est ce qui compte le
plus. L’image que l’on projette est et a toujours été
ce qui nous permet de faire bonne impression. Vous ferez plus
confiance à un homme habillé avec soin qu’à un punk. Ce qui
peut parfois s’avérer être une erreur, car il est de
notoriété publique que l’habit ne fait pas le moine.
Néanmoins, l’apparence extérieure est ce qui régit la vie de
ce quartier. Ainsi, vous pouvez y croiser les femmes les plus chics
et les plus classes de toute la ville, sans savoir que celle-là est
une dominatrice sado-masochiste et que cette autre est une ancienne
Playgirl aux seins siliconés. La gente masculine n’échappe
pas à cette donne. Ce monsieur si distingué est, parait-il un
pervers sexuel de première. Quand à celui-ci, il aime les animaux à
un point quelque peu troublant. Pourtant, d’apparence, tous
ces gens sont très propres sur eux, donc jugés « insoupçonnables »
concernant le moindre petit travers. Autre chose qui leur donne une
telle immunité : ce sont tous de grosses fortunes. A l’aide
de quelques enveloppes, il est étonnamment facile de retirer son
nom d’une plainte où d’effacer la mémoire d’un
témoin. L’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue
énormément. Et ce « bonheur » n’est pas forcément pour celui
qui en a besoin. Les riches tuent le temps, et le temps tue les
pauvres, c’est bien connu.
Ce quartier répond au doux nom de Saint Spirit, ce qui est
d’autant plus risible quand on connaît la vérité sur les
personnes peu recommandables qui y logent. Pourtant, parmi tous ces
gens à l’air si parfait, il en existe des moins parfaits,
plus humains, plus respectables qui, s’ils n’ont pas
l’atout de la beauté extérieure, ont au moins celui de la
richesse intérieure. Hélas, qu’est-ce que la richesse
d’une véritable personnalité face à des bœufs
décérébrés qui ne jugent que par l’apparence ? Sachez que
dans ce quartier, c’est un handicap. La personne qui pourrait
le mieux vous l’expliquer, c’est la jeune Maybel
Stenforth. Son père, Archibald Willbur Armistaid Stenforth, est une
des fortunes du quartier et de la ville toute entière. C’est
un homme généreux, qui fait de nombreux dons aux associations
caritatives dirigées par les épouses de ses voisins et
collaborateurs. Ainsi, il passe sous silence son abduction à
l’alcool. Comme tout le monde, il est obsédé par
l’image, cette si importante première impression lorsque
l’on croise un inconnu. Mais il accorde aussi beaucoup de
crédit à la réputation, alors que d’autres s’en
contrefichent comme de leur première tétine. Pour Archibald,
l’image et la réputation font qu’un homme (où une
femme, à défaut de mieux) aura sa place où pas dans la société
élitiste à laquelle sa famille appartient depuis de nombreuses
générations.
Maybel, donc, est une jeune fille ce qu’il y a de plus banal.
Du moins, c’est ainsi qu’elle aimerait pouvoir se
présenter. Malheureusement pour elle, elle est la fille d’un
puissant politicien de la ville. Rien que son ascendance ne joue
pas réellement en sa faveur. Elle a de plus hérité de sa mère sa
silhouette tout en courbe. Pulpeuse à souhait, Maybel a, à seize
ans à peine, les formes enviables d’une femme mûre et «
généreuse », comme l’on dit poliment. En termes plus clairs,
pour les garçons de son âge, Maybel est « bonne », « baisable », «
a des nichons d’enfer », « a une bouche de suceuse », et
pleins d’autres petites expressions toutes plus dégradantes
les unes que les autres.
